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L’ubérisation fait-elle la loi ?

C’est maintenant connu : le modèle commercial des sociétés de l’économie numérique est fondé sur la désintermédiation et la mutualisation via de redoutables plateformes : chacun est en relation avec chacun, en direct, sans intermédiaire autre que l’internet. Cette participation active du citoyen est paradoxalement vécu comme une horreur par les démocrates, car ils savent bien que les mutations technologiques qui bouleversent le monde et la société civile vont également révolutionner le fonctionnement des États et la nature de la vie publique elle-même, vu le caractère « sans frontières » de l’économie numérique. La peur d’un nouveau monde « sans filtre » règne. Face à l’arrivée de ce que certains appellent « les nouveaux barbares », des voix s’élèvent pour dénoncer le lobbying intense de la nouvelle économie pour façonner les lois nationales et les règlements locaux en leur faveur. Accusations fondées ?

L’émergence de ces nouveaux acteurs numériques n’a pas été sans soulever l’indignation des professionnels  « vieille école », autrement dit ceux de la seconde révolution industrielle, souligne ainsi le blog ‘Frustrations’. Car la vocation de l’économie numérique est de dématérialiser toute sorte de produits et de se passer des intermédiaires qui « filtraient » les flux. Le meilleur exemple est les réseaux sociaux versus journalisme : chacun donne aujourd’hui son avis sur tout et certaines infos sont parfois plus rapides par réseau social que par la presse traditionnelle, pour le meilleur et pour le pire. La plateforme permet aussi – et surtout – de se constituer une immense banque de données à moindre frais, sur les usages et coutumes du consommateur comme personne ne pouvait en rêver jusqu’il y a peu. Le versant intéressant de ces entreprises se situe aussi du côté des actifs réels : elles n’en ont pas ! Ou pour être plus clair, leurs actifs, c’est leur base d’utilisateurs, toujours plus nombreux. Désormais, ce sont les citoyens qui « font » l’entreprise numérique.

Cette nouvelle ère n’est pas sans rappeler tous les conflits de l’histoire humaine, depuis les luddites et leur opposition féroce à la machine, en passant par les ‘vaporistes’ des années 30 qui ne croyaient pas à la pérennité du train électrique, jusqu’à l’ensemble de l’industrie aujourd’hui mécanisée qui subit déjà la robotisation. Depuis quelques temps, la banque et l’assurance se numérisent à grande vitesse…

digital

La Loi en question

Mettre en relation des millions d’usagers/consommateurs sans grands investissements autres que des serveurs effraye le monde du droit. Comme le souligne Jean-Michel Salaün : « L’avantage économique de ce modèle est qu’en s’appuyant sur la rapidité du numérique ainsi que sur un réseau international, l’économie numérique parvient à s’affranchir des réglementations sociales, fiscales et administratives locales. Elle s’étend ainsi dans les zones grises de la juridiction. » Le Fond Monétaire International le décrit sans ambages : « L’ère numérique exige rien de moins qu’une refonte  radicale de la nature et du fonctionnement de l’organisation appelée État, laquelle n’aboutira à rien de moins qu’une transformation spectaculaire des relations citoyen–État et entreprise–État ». Bigre…

Le prestataire Uber s’est ainsi imposé dans près de 60 pays du monde en profitant justement de ces fameuses zones grises. Le blog américain ‘whosdrivingyou.org’ – explicitement anti-Uber, explique ainsi avec une probable touche d’exagération, qu’une fois que les autorités locales d’une ville dénoncent les pratiques d’Uber, cette dernière réagi avec des « déclarations sensationnalistes qui défoncent les dirigeants de la ville » (sic). Uber utilise(rait) des mots forts comme ‘anti-innovation’ et ‘archaïque’, impliquant que ce sont les législateurs de la ville qui sont en faute – même si Uber est en violation avec la Loi. Les ressources astronomiques d’Uber pour son lobbying seraient sans comparaison avec le secteur public : plusieurs centaines de milliers de dollars pour le cas US et l’utilisation des meilleurs avocats. Affirmations à vérifier, venant d’un blog critique, mais nul doute qu’Uber et les autres disposent des moyens de ses ambitions.

Certaines autorités urbaines préfèrent le compromis plutôt que se mettre à dos des internautes qui sont par ailleurs aussi des électeurs donnant leurs avis sur tout. Le piège absolu pour un politicien ! L’internaute Kyle Varner réagissait ainsi à un article incendiaire sur Uber : « les cartels de taxi n’aiment pas la concurrence, de sorte qu’ils utilisent la sécurité comme prétexte pour protéger leur racket (sic). Ce genre de tactique est dégoûtant et [indique] pourquoi je choisis toujours Uber au lieu des taxis. Le modèle d’affaires des taxis, avec ses licences, est juste un moyen pour les escrocs d’arnaquer les consommateurs (resic) ». Un autre enfonce le clou : « les vrais intimidateurs, ce sont ceux qui nous obligent à utiliser un service médiocre (ndlr : les taxis) ». La contre-attaque d’Uber et des autres « barbares modernes » se situe surtout dans le salvateur coup de pied envoyé dans le très opaque système d’attribution des licences desdits taxis, un sujet tabou dans beaucoup de villes du monde. Et de fait, les lignes ont bougé…

Une fois que la ville a plié, le discours se fait alors inversement plus policé, plein d’entrain. Ainsi à Boston : « Nous sommes reconnaissants pour le soutien du gouverneur Baker et l’effort de l’Assemblée législative en vue de créer un cadre qui englobe une industrie innovante qui a changé la manière de faire de la mobilité, » déclara un cadre d’Uber en 2015, poursuivant : « Nous sommes impatients de travailler avec l’administration pour mettre en œuvre la loi et s’assurer qu’elle augmente les options de transport et la croissance économique. » Reste à voir si Uber a « fait » la Loi à Boston ou s’il ne s’agit pas plutôt d’une négociation « win-win » entre toutes les parties.

Une ubérisation du rail ?

Le secteur ferroviaire, typique d’une industrie lourde du XIXème siècle, ne sera pas épargné. Mais pas dans les mêmes proportions que les taxis, l’audiovisuel ou la banque. La dématérialisation, aux chemins de fer, passera essentiellement par la billetterie, la maintenance prédictive et le contrôle du trafic. De nombreux emplois aux guichets, en atelier, le long des voies ou dans les cabines de signalisation sont en jeu. La loi protège-t-elle le rail ? En partie, mais c’est un faux rempart. Car la loi ne fait pas tout. D’abord du côté du législateur lui-même. La lourdeur reconnue de l’écosystème ferroviaire limite l’océan de subsides dont il a besoin : « il y a des dépenses plus utiles et plus urgentes ailleurs », clame-t-on dans certains hémicycles. Traduction : le rail se contentera de ce qu’on veut bien lui donner. Et ces derniers temps, la tendance est partout à la baisse, même en Suisse ! Cela n’a donc rien à voir avec l’ubérisation, mise en accusation un peu hâtivement.

L’ubérisation réelle du secteur ferroviaire, elle vient plutôt du client lui-même qui, armé d’un smartphone, peut en quelques clics comparer les prix de plusieurs transporteurs en un coup d’œil. Mais aussi se rendre compte de l’accessibilité aux services :  une appli mal foutue, un temps d’attente trop longs, des bugs, des gares réelles « qui n’existent pas », et ce sont des milliers de clients fâchés qui tourneront le dos à l’entreprise pour des mois, voire plusieurs années. Rappelons ce logiciel « Bahn Hafas », qui a donné avant tout le monde la totalité des trains de toute l’Europe, mais hélas pas les prix.

Les politiques ne peuvent pas interdire les logiciels comparatifs – comment auraient-ils pu d’ailleurs ? – et participent indirectement au transfert du rail…vers la route et à l’avion ! Dans tous les cas, les consommateurs, disposant d’une information très vaste et facilement communicable,  sont plus puissants que jamais. Le marché devient plus averti et plus exigeant, le client est devenu ‘Roi’, ce qu’exècrent les démocrates. Les consommateurs désirent, voire exigent, que les biens et services soient taillés à la mesure de leurs besoins, et disponibles immédiatement, sans quoi ils passent chez le voisin. L’ubérisation du rail, c’est la pression mise sur le secteur ferroviaire par des mobilités alternatives, très réactives, centralisées sur de puissantes plateformes et qui induisent de nouvelles mœurs. Un fleuve d’argent public n’y changera rien…

Résister ou s’adapter ?

 Que peut-on faire face à cette déferlante ? Pratiquement peu de choses. On peut estimer qu’il ne convient pas d’ériger trop de barrières en imposant des conditions lourdes à ces nouveaux services plébiscités par de nombreux ‘conso-électeurs’. Le FMI résume bien la chose : « La croissance des moyens d’information de masse et le développement de l’Internet ouvrent davantage les opérations de l’État au regard du public et confèrent davantage de poids à l’opinion des citoyens ». Rares sont les secteurs à l’abri de cette médiatisation forcée, de ce changement de mœurs sociales. Les politiques en sont parfaitement conscients, quoiqu’ils prétendent. Il n’y a qu’à voir ce qu’a réussi Ryanair, devenu en quelques années le transporteur attitré de tous les fauchés d’Europe, qui jubilent. Normalement, cette tâche était dévolue au service public…

Le sujet de la nouvelle économie déborde évidemment sur la politique européenne. Contrairement aux Etats-Unis, les Européens vivent beaucoup plus mal les différences et les inégalités sociales, et ont donc une propension à la protection des plus démunis. Cela se traduit par beaucoup de protection de certains secteurs, pas vraiment pour leur « précarité supposée », mais davantage pour de pures raisons électorales (sidérurgie, chemin de fer, aviation nationale, taxis, routiers, agriculture…).

Malgré ces protections, vers quel modèle de travail va-t-on ? Là est l’enjeu. Quel type d’emploi ? Quel volume d’emploi pour demain ?  ‘Slate’ rapportait en juin 2015 les propos de Jacques Attali « [on va] vers une ubérisation du travail en général, qui n’est pas mauvaise en soi, dans la mesure où les individus pourront devenir entrepreneurs de [leur] vie (…) Je crois que le statut de demain, c’est le statut d’intermittent du spectacle ». Un connaisseur soutient toutefois l’idée selon laquelle « les personnes, même hors du salariat, doivent avoir des droits sociaux reconnus. Peut-être faut-il remplacer les critères juridiques établissant un lien de subordination entre employeur et salarié par des notions plus économiques ». Ou plus adaptées à la troisième révolution industrielle chère à Jeremy Rifkins ? A voir. L’esprit cow-boy californien ne sera certainement pas réédité tel quel en Europe sans avoir érigé au préalable quelques garde-fous. A l’inverse, les régimes sociaux spécifiques et catégoriels sont amenés à ne plus durer dans le temps. On songe tout particulièrement aux chemins de fer, à l’aviation nationale, aux taxis.

Depuis quelques temps, tous les gouvernements planchent sur l’e-commerce, le travail de nuit, du dimanche, sur la flexibilité, les changements de statuts, le travail plus abondant certaines parties de l’année. La loi serait-elle désormais celle des vainqueurs de l’ubérisation ? C’est aller un peu vite en analyse. Nombre de textes législatifs sont une suite logique du monde ambiant. Ubérisation ou pas, le citoyen a bel et bien pris du pouvoir et ubérise petit à petit le monde dans lequel il vit. En définitive, les vrais vainqueurs, ce sont toujours ceux qui négocient le changement plutôt que le rejeter de facto…

 

 

 

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Un commentaire

  1. Mediarail.be dit :

    Bonjour,
    L’article portait surtout sur le fait de savoir si la nouvelle économie « imposait sa loi » ou si c’est la loi qui s’adaptait au monde ambiant. Le débat n’est pas tranché.

    La question des « majorités / minorités » sociales est intéressante. Le service public est accessible à tous, encore faut-il l’utiliser ! Votre question concernant les minorités fragiles renvoie plutôt à l’aide sociale, avec une prise en charge des personnes semi ou quasi permanente. Le chemin de fer n’a jamais été de l’aide sociale, auquel cas il serait alors gérer par le ministère ad-hoc, et non plus celui de la mobilité.

    Le maître mot aujourd’hui est l’accessibilité. Dans le but avant tout d’étendre un business jadis circonscrit à une caste. Ryanair en est le meilleur exemple : un public exclu de l’avion en est désormais le principal utilisateur. Au prix de « l’esclavage » du personnel ? C’est plutôt injurieux par rapport aux vrais esclaves, ces enfants du Bangladesh qui fabriquent 64h/semaine le textile que nous portons tous. Peut-on décemment proclamer « esclave » un conducteur de train qui doit lui-même atteler les wagons ou des hôtesses qui doivent nettoyer vite fait un avion le temps d’une escale ? Dans notre société de surabondance et de gaspillages, le terme « enfant gâté » me semble parfois plus approprié, même si beaucoup travaillent dur, je songe à l’horeca.

    Mais on peut retourner le mot « esclave » au temps des années 80 : quand il fallait deux mois pour un raccordement téléphonique, qui était l’esclave de qui ? Les agents de l’Etat faisaient la loi, dans leur coin, sans rendre de compte à personne puisqu’ils étaient déclarés intouchables. Le peuple ne pouvait pas se rebeller et le courrier restait sans réponse. Les directions reflétaient uniquement des considérations politiques. Un esclavage tacite que le politique ne semblait pas vouloir modifier : le peuple obéit à l’Etat. Pour le bien de qui, avec des services si mauvais ? Alors des nouveaux venus, appelés « barbares », sans étiquettes politiques, citoyens avec des idées, ont pu démontrer qu’on pouvait faire du service au public autrement.

    Le peuple est doucement devenu « roi » dans le sens de l’accessibilité. Rien ne vaut ce bouquin d’Alessandro Baricco : « Les Barbares, essais sur une mutation » (2006). Cet écrivain/musicien classique montre :
    – Comment Beethoven a simplifié il y a 200 ans (!) la musique classique pour la rendre accessible à tous ;
    – Comment des californiens ont rendu le vin accessible à tous ;
    – Comment des écrivains ont écrit des livres que tout le monde comprend facilement ;
    – … etc

    Baricco démontre avec humour que ce qui était réservé jadis à une caste, avec son langage et ses codes incompréhensibles, est aujourd’hui devenu accessible à tous moyennant un sérieux lifting de langage et de sens, faisant horreur aux puristes, désormais minoritaires. Tel est le cas de l’aviation low-cost, des vacances pour une croûte de pain, des moyens de communications, des fast-foods, de la consommation en général, générant par ailleurs une certaine pollution.

    Y-a-t-il du business derrière cela ? Assurément ! Fallait-il réserver la bonne musique, le bon vin, les bons livres et les plages du sud à une caste minoritaire ? Assurément, non ! Le maître mot, c’est étendre le business partout où c’est possible. Mais cela passe hélas par une culture de masse et une nécessaire standardisation qui, reconnaissons-le, bénéficie au plus grand nombre mais entraîne pas mal de pollution. Qu’il y ait ou non ubérisation, le public minoritaire illétré ou précarisé reste à la merci d’une prise en charge intégrale par des services sociaux conçus pour cela. Certaines technologies – comme le smartphone ou l’ordinateur – sont utiles aux travailleurs sociaux pour la gérance de l’aide sociale.

    Alessandro Barrico ponctue une interview en disant : « La conséquence de cette mutation que nous vivons est de donner une nouvelle chance à l’idée de démocratie, qui était en train de s’épuiser. » C’est certainement un peu forcé, mais… le lien complet est à lire ici : http://www.lemonde.fr/festival/article/2015/06/02/alessandro-baricco-on-a-tout-a-gagner-a-la-mutation-numerique_4645936_4415198.html#A8QrZOgQGk6J5CjY.99

    Bien cordialement

    J'aime

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