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Singapour sans autos : entre le rêve et la réalité

(english version)

Le monde regarde Singapour comme la ville du futur qui bannit les voitures. Ce n’est pas faux, mais il faut cependant rappeler que si la ville regorge de bons arguments, c’est en partie grâce à une gouvernance fondée sur une marque particulière d’autoritarisme «mou», avec un parti unique omniprésent. On obtient alors un curieux mélange entre une société très prospère mais aussi très disciplinée. Voyons cela avec le secteur des transports publics.

Le gouvernement de Singapour rend la possession d’un véhicule extrêmement chère grâce à des taxes élevées (une voiture est taxée au moins à 100% de sa valeur marchande, par exemple) et à l’obligation d’obtenir un certificat d’admissibilité. Selon la presse locale, l’achat d’une licence coûte près de 50.000 dollars de Singapour (31.000 euros), ce qui porte le prix d’achat d’une Toyota Corolla à 114.000 dollars de Singapour (72.000 euros). Ce système signifie que seulement 15% des Singapouriens possèdent une voiture. Environ 600 000 véhicules privés sont en circulation dans l’archipel, un nombre élevé pour un réseau routier limité. Cela provoque une sérieuse contrariété dans la ville-État, où existe l’un des plus grands fossés entre les riches et les pauvres dans le monde.

Gérer la croissance urbaine
En tant que grande ville compacte, Singapour est proche des limites d’expansion de sa capacité routière et fait face à un avenir sombre de la circulation à moins que le rôle du transport public puisse être élargi. Or, un plan prévoit que Singapour fasse passer sa densité de population de 11 000 habitants au kilomètre carré à 13 700 habitants d’ici 2030. Singapour pourrait alors atteindre près de 10,5 millions en 2030. Il devient clair que la mobilité des futurs résidents ne se fera pas par l’auto individuelle.

Selon leurs utilisateurs, il est relativement facile et peu coûteux de se déplacer dans Singapour en utilisant les transports en commun pendant les heures d’ouverture, à peu près de l’heure locale, de 6 heures du matin à minuit. Les stations de métro (MRT) sont également reliées à l’aéroport de Changi et à la plupart des régions de Singapour. MRT fournit un mode de transport très pratique à toutes les parties de Singapour. Des cartes directionnelles simples sont disponibles à tous les points importants des stations de métro (MRT) pour guider les voyageurs vers leurs destinations désirées. Mais comment fonctionne réellement les transports publics de Singapour ?

Une tête, deux bras
Il y a deux entreprises publiques de transport pour tout Singapour : le MRT pour le métro et le SBS pour le réseau de bus. Elles sont chapeautées par l’organisme Land Transport Authority (LTA). L’environnement institutionnel existant en matière de transports publics à Singapour impliquent donc deux opérateurs qui sont confrontés à la réglementation des tarifs et aux normes de service supervisée par un Conseil des transports publics (CTP), organisme public indépendant du gouvernement et du LTA. Chaque opérateur a un monopole permanent dans sa propre zone. Cependant, les opérateurs ont une autonomie complète sur les détails de leur itinéraires et de leurs horaires, puisque ni le LTA ni le CTP ne les spécifient pas dans les moindres détails. Avoir deux opérateurs rend la tâche de régulation du PTC légèrement plus facile en permettant de comparer les performances entre elles. C’est ce que l’on appelle « un benchmark de la concurrence », même s’il ne s’agit pas ici d’une quelconque concurrence. En outre, de nombreux services charters, services scolaires et de navette coexistent au-delà du système principal, chacun avec leurs propres informations, paiements et marketing.

Le réseau de métro MRT devrait doubler d’ici 2030. (photo Michael Chu via license flickr)

Dans les années 1990, les planificateurs des transports de Singapour ont proclamé l’intégration (ou «transparence») comme un objectif clé d’amélioration des transports publics. Des progrès significatifs ont été réalisés, en particulier sur le plan physique, par l’intégration des bus et du métro MRT sur billetterie commune. 7 millions de trajets sont effectués chaque jour en transports publics, dont 3,6 en bus, 2,8 en métro et 1 million en taxi. Les 28000 taxis à Singapour sont en effet considérés comme un transport public. Cependant, le système actuel ne permet de relever le niveau que par petites étapes supplémentaires pour exiger des niveaux de service améliorés. Jusqu’ici, le gouvernement ne peut imposer les innovations qu’il souhaite, sauf indirectement via des normes de service.

Un problème de culture
On a beau être à Singapour, le gouvernement a aussi des difficultés à faire face à un autre problème, que l’on retrouve partout dans le monde. Comme l’analyse le site Citylab, un nombre important de Singapouriens se sentent marginalisés par les politiques du gouvernement en matière d’automobile et d’immigration, et la colère et l’amertume face aux tensions de classe semblent être à la hausse (1). Une des craintes des singapouriens est que l’augmentation de la population comme prévue dans le plan de 2013 risque d’avoir un impact négatif sur les transports publics. Même si le métro de Singapour va connaître une forte expansion au cours des 20 prochaines années, passant de 178 km aujourd’hui à 360 km d’ici 2030, le problème reste que culturellement, le transport public n’est pas considéré comme une option attrayante par rapport à une voiture. Malgré tout, dans un espace aussi confiné qu’est Singapour, les autorités ne voient pas d’alternative à la limitation des trajets en voiture individuelle.

(photo Geoff Penaluna via license flickr)

Une journaliste du ‘Todayonline’ écrivait ainsi qu’il est intéressant de noter que les gens sont prêts à attendre jusqu’à deux heures pour un taxi alors qu’ils auraient pu quitter le lieu du spectacle en 15 minutes en embarquant dans un bus. « De temps en temps, nous entendons aussi des histoires de longues files d’attente avant que les gens puissent monter à bord d’un taxi sur Orchard Road, quand un trajet MRT ne prend probablement que quelques minutes. Je crois que la raison de ce comportement est l’état d’esprit selon lequel les transports publics sont inférieurs. » (2) ‘Channelnewsasia’ mentionne une comparaison entre le trajet voiture et les transports en communs. Le journaliste a testé deux options de transport pendant la période de pointe du matin pour voir s’il y avait assez d’arguments pour inciter les Singapouriens à ne plus faire de trajets en voitures. De sa maison à Punggol, il est parti pour le bureau de Mediacorp à Andrew Road. Il a conduit un jour, et a pris une trotinette électrique puis le MRT le jour suivant. Alors que les deux expériences avaient leurs avantages et leurs inconvénients, le gagnant en termes de temps était clair. La conduite en voiture a pris un peu plus de 20 minutes, alors que le temps de transport en commun était de 50 minutes. (vidéo à ce lien)

Le gouvernement singapourien encourage le cyclisme en tant que mode de transport. Mais le cyclisme n’est pas vraiment si attractif dans le climat chaud et humide de Singapour. Peut-être une option plus attrayante est d’encourager l’utilisation de véhicules électriques à deux roues.

Projet cyclable à Singapour, mais attention au climat et aux habitudes des lieux

Solutions technologiques ?
On voit alors émerger des solutions diverses comme le covoiturage et… les voitures autonomes. D’après certains sociologues, les milléniaux ne penchent plus vraiment vers la possession d’une voiture individuelle. C’est une nouvelle mentalité que l’on retrouve aussi ailleurs dans le monde. Et pourtant, avoir sa propre automobile reste de toute manière un rêve pour encore beaucoup de gens. Même à Singapour. Cependant, le partage de voiture, avec des alternatives telles que le covoiturage et les taxis, sont les pièces les plus petites d’un grand puzzle. Citant des études précédentes, la Car Sharing Association déclare qu’une voiture partagée pourrait retirer 14 voitures privées de la route. Un service d’autopartage de véhicules électriques a été lancé en décembre 2017 par BlueSG, une filiale du groupe français Bolloré.

En allant encore plus loin, les autorités songent déjà à l’intelligence artificielle. Certaines technologies informatiques innovantes, capables de traiter d’énormes quantités d’informations, seront certainement cruciales pour le fonctionnement final des systèmes de voitures sans conducteur aussi complexes. Les voitures autonomes pourraient non seulement être une réalité bientôt, mais, plus important encore, de telles innovations peuvent provoquer et déclencher de nouveaux modèles d’affaires. (4) Et cela, c’est excellent pour le business mondial d’une ville comme Singapour…

Cependant, il est de plus en plus admis que les voitures autonomes ne seraient pas la solution idéale en milieu urbain. Beaucoup d’experts dénonce le risque d’une utilisation trop intensive : la facilité d’accès aux services de voitures autonomes engendrerait une multiplication exponentielle des trajets. Beaucoup de gens seraient tenté d’envoyer une voiture autonome pour se faire livrer une pizza ou n’importe quoi à n’importe quelle heure. Sur ce thème, Singapour n’a pas encore d’idée bien forgée. La ville sait simplement qu’elle ne pourra pas s’étendre à l’infini et que son réseau routier est de tout façon limité à une certaine quantité maximale de véhicules…

Expansion, vision d’avenir, mais aussi problèmes culturels, démographiques et place de l’auto en ville, Singapour voudrait devenir une Smart-City mais ce n’est pas encore gagné.

(1) Citylab, 2013 : In singapore, making cars unaffordable has only made them more desirable

(2) Today, 2016 : Perception of public transport needs to change

(3) Channelnewsasia.com, 2016 : Attractive transport options key to achieving car-lite Singapore: Experts

(4) Urbanizehub.com, 2017 : Singapore’s plans for a car-lite future

(photo Sama093 via license flickr)

 

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Frédéric de Kemmeter
Analyste ferroviaire & mobilité

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